Le Camp des Saints de Jean Raspail

On l’oublie souvent, mais le succès et la notoriété d’un roman sont parfois le fruit de simples circonstances. Certains profitent d’une supposée dimension prophétique pour connaître, au moment où les événements qu’ils décrivent se réalisent vraiment, un succès retentissant. Le naufrage du Titan de Morgan Robertson, publié en 1898, soit 14 ans avant la tragédie du Titanic fait figure de cas d’école. Le Camp des Saints de Jean Raspail, publié en 1973 est de cette nature. Ou plutôt, semble être de cette nature là. Le roman évoque en effet l’arrivée, en un jour, d’un million de migrants sur les côtes françaises. « L’invasion », pacifique certes, mais invasion tout de même, met fin à la civilisation occidentale. Il n’en fallait pas plus pour qu’une frange importante de l’extrême droite réhabilite cet ouvrage, y voyant un lien avec la crise migratoire que nous connaissons depuis quelques années, au point que le roman de Jean Raspail fasse l’actualité de nos jours en étant régulièrement cité. Devenu ainsi une référence pour une droite très conservatrice, Le Camp des Saints peut se vanter d’être le livre de chevet du bras droit de Trump et bien des cadres au sein du FN en recommandent la lecture. Mais est-il si prophétique que cela ? Et d’un point de vue strictement littéraire mérite-t-il les éloges que certains lui font ?

Un roman en réalité très laborieux…

Très vite, il apparaît que le roman est loin de justifier la stature de chef d’œuvre que certains lui prêtent. Il souffre tout d’abord de sa construction : si dès les premières lignes, l’auteur décrit l’arrivée des navires de migrants, il revient ensuite, sans prévenir, après quelques courts chapitres qui font donc office d’introduction, sur l’origine et sur le déroulement de ce long périple. Alors que c’était parfaitement dispensable. Et c’est particulièrement pénalisant car cela constitue tout de même, les deux-tiers du roman ! Ce n’est que lors des derniers chapitres que le « débarquement » a vraiment lieu. Jean Raspail a affirmé qu’il avait commencé à écrire ce roman sans connaître son déroulement ; cela s’en ressent fortement à la lecture.

Surtout, Le Camp des Saints se perd dans les genres et les registres. Parfois ironique et satirique, l’œuvre adopte par moments un ton beaucoup trop sérieux et volontairement eschatologique. Car la référence biblique ne se limite pas au titre ni à la phrase d’accroche que l’on trouve avant le premier chapitre, mais se retrouve omniprésente dans l’ouvrage. On se retrouve ainsi avec des passages adoptant le style des paraboles bibliques mais qui n’en sont que des parodies de piètres qualités. Par exemple, les migrants sont exhortés à prendre les navires par une sorte de faux-prophète qui se veut être un véritable avatar de l’Antéchrist. Quelques passages plus loin, le narrateur nous raconte comment Jésus se retrouve dépouillé de son paradis (évidemment l’Europe) par les multiples divinités orientales. L’auteur manque clairement de subtilité tout au long de l’ouvrage et le tout devient vite confus et manque grandement de pertinence. La satire politique, qui se manifeste à travers la réaction inappropriée des médias sur la situation du pays ou la vision d’un gouvernement français complètement dépassé par ces événements, se retrouve grandement limité et se voit même parasité par les délires christiques de Jean Raspail qui semblent complètement hors de propos. L’ouvrage aurait gagné en adoptant soit un style réaliste pour être réellement satirique, soit en jouant intégralement sur le fantasme biblique en adoptant un style purement littéraire et pamphlétaire.

…qui ne cache pas sa vision raciste du monde

Mais, le grand problème de cette œuvre, c’est la description ouvertement raciste des populations orientales, qui sont avant tout représentées comme une horde de zombies sans âme, prête à réduire à néant la civilisation. Civilisation occidentale, cela va de soi. Car Jean Raspail semble adopter une vision bipolaire du monde : d’un côté l’occident civilisé, de l’autre le Tiers-Monde. Comme si les deux entités formées un tout parfaitement compact et qu’ils s’opposaient de manière aussi brutal avec, d’un côté la civilisation, et de l’autre le monde sauvage. L’origine même de la véritable flotte constituée par ce Tiers-Monde est étrange. Car ceux qui crient aux génies et à la prophétie en parlant de ce livre se garderont bien de vous dire que les navires et la foule de migrants partent en premier lieu de Calcutta… Le choix de l’Inde s’expliquant probablement par sa croissance démographique exceptionnelle amorcée dès les années 1950, contrairement à celle de l’Europe bien plus monotone. Cela se ressent à travers tout le roman : ce n’est pas grâce à sa puissance que le Tiers-Monde triomphe mais par le nombre d’individus qui le constituent…

Si les migrants sont souvent présentés comme une foule et que le récit, complètement déconstruit, change de lieux et de points de vue selon les chapitres, quelques personnages émergent du récit. Mais bien souvent, ils sont caricaturaux et on comprend vite s’ils ont, oui ou non, les faveurs de l’auteur, en fonction, bien évidemment de ces affinités politiques et du message ou de la critique qu’il veut faire passer à travers eux. Thème récurrent de l’idéologie d’extrême droite, l’Église et la papauté sont considérées comme beaucoup trop naïfs sur les questions de solidarité. En conséquence, les personnages ecclésiastiques sont présentés dans le roman comme des illuminés incapables de comprendre que leur charité envers le Tiers-Monde va conduire à la perte de l’Occident…

Un livre-clé pour l’extrême droite

Ce qui est intéressant, c’est que Le Camp des Saints décrit moins une réalité que le fantasme d’une grande partie de l’extrême droite. Ce ne sont pas tant les événements décrits dans le roman qui coïncident avec la réalité d’aujourd’hui que la radicalisation des mouvements contre l’immigration depuis les années 1970 qui trouve désormais un écho avec l’histoire de ce livre. En témoigne l’apparition assez récente du concept de « grand remplacement » – l’idée que les populations européennes déclinent progressivement en nombre et se font remplacer par des populations extra-européennes – théorisé par Renaud Camus et que semble matérialiser Jean Raspail dans ce livre, alors que l’œuvre précède de plusieurs décennies cette notion. C’est en ce sens seulement que le Camp des Saints est prophétique. Et non son lien, supposé, avec la crise migratoire, qui est fortement à relativiser au vu du nombre réel de migrants dont il est question mais aussi par rapport aux raisons originelles de leurs arrivées en France ; à savoir la guerre en Syrie.

Soumission de Houellebecq, un Camp des Saints bis ?

Souvent comparé au Camp des Saints au moment de sa sortie, il y a maintenant plus de deux ans, le roman Soumission de Houellebecq, qui narre l’ascension d’un parti politique musulman au pouvoir en France, est en réalité bien supérieur à son supposé modèle. Bien que polémique et erratique sur certains points, Soumission a au moins l’avantage de traiter de son sujet avec nuance, intelligence, humour et subtilité : l’histoire se centre avant tout sur la vie d’un professeur de littérature, et ce n’est qu’en toile de fond que nous assistons à l’essor d’un parti musulman, dont les conséquences rejaillissent progressivement sur le quotidien du protagoniste. Satire politique mais aussi satire du monde intellectuel, Soumission ne péchait que par son style littéraire, bien trop classique pour ne pas dire conventionnel. Certaines analyses sociologiques tombées à plat mais l’ensemble, bien moins caricatural que certains ont bien voulu le présenter mais aussi comme on aurait pu le craindre par rapport au sujet et à la personnalité controversée de l’auteur, a le mérite de susciter, si ce n’est l’adhésion, au moins le débat autour de questions cruciales de notre société. L’ironie cruelle, c’est que par un lien funeste avec Charlie Hebdo – tout le monde se rappelle que la couverture du dernier numéro avant l’attentat caricaturé Houellebecq pour la sortie de ce roman – ce sont précisément ces attentats qui rendent caduques la thèse de l’œuvre. Mais qu’importe ! L’auteur ne s’est jamais voulu Cassandre, et Soumission se lit bien évidemment avec plaisirs et intérêts. La prédiction n’étant pas un critère de qualité littéraire, si une œuvre ne suscite l’intérêt que pour cela, c’est qu’elle n’a pas d’intérêt propre. Je vous recommande donc la lecture de Soumission et vous conseille de vous abstenir de lire Le Camps des Saints… et Le naufrage du Titan.