Cyberviolences à l’Université Bordeaux Montaigne, entretien avec Viviane Albenga

Cyberviolences à l’Université Bordeaux Montaigne, entretien avec Viviane Albenga

Le 18 novembre, les étudiants de l’Université Bordeaux-Montaigne recevaient un e-mail de la présidence, signalant des faits de cyberviolence depuis le passage des enseignements à distance. Pour en savoir plus, nous avons rencontré Viviane Albenga, sociologue spécialiste des questions de genre et chargée de mission à l’égalité femmes/hommes et à la lutte contre les discriminations à l’Université Bordeaux-Montaigne.

En quoi consiste votre mission à l’égalité femmes/hommes ?


J’ai repris le poste en juillet 2019. Il a été créé dans les universités pour lutter contre le harcèlement sexuel. C’est une obligation légale, les établissements doivent nommer quelqu’un. À l’origine la cellule de veille est portée par l’infirmière à l’Université Bordeaux-Montaigne, et ce depuis 2013, c’est toujours le cas. Mais le sujet du harcèlement sexuel a vraiment gagné en visibilité depuis le mouvement des étudiantes, qui protestaient contre les viols commis sur les campus en 2018. Moi, quand j’ai repris la mission, il y avait un gros sujet sur le harcèlement sexuel. L’établissement a produit un guide sur le harcèlement, disponible sur l’intranet et qui doit être diffusé davantage. Mais depuis quelque temps, au niveau de la cellule de veille, on commence à dépasser la question sexuelle et sexiste. La précédente chargée de mission, Gwénaëlle Le Gras, avait fait voter un protocole pour que les personnes ©puissent faire reconnaître leur prénom d’usage, auprès de la scolarité et des enseignants. Ce qu’on voit apparaître aujourd’hui, c’est du cyberharcèlement qui va prendre différentes formes. Dans les discussions sur le chat, sur zoom des propos tenus qui relèvent du sexisme, du racisme et de l’homophobie.


Ces propos sont-ils écrits sur le chat privé ou devant toute la classe ?

Ça dépend, il y a plusieurs cas possibles. Il y a à la fois des personnes qui reçoivent des messages personnels, qui peuvent être menaçants, et des propos qui peuvent être tenus sur le chat général, et qui sont des propos qui relèvent de l’incitation à la haine. Ce qui nous a alerté c’est que ces faits-là sont des délits graves. C’est un peu délicat de vous citer exactement ce qui a été dit, mais par exemple il y a eu un propos de négation du génocide arménien, ou des propos sur les femmes qui doivent rester soumises et être battues.


Avez-vous reçu beaucoup d’autres témoignages depuis le signalement ?

Beaucoup, mais pas pour des faits identiques. La cellule “Stopviolence” (stop-violences@u-bordeaux-montaigne.fr) a fait émerger le fait qu’en ce moment il y ait beaucoup de personnes qui subissent du cyberharcèlement, soit en dehors du campus, soit du harcèlement lié à la vie universitaire. Il y a un problème aujourd’hui, on ne peut pas toujours identifier les auteurs avec un pseudonyme, ce qui crée aussi un sentiment d’impunité. Dans les propos d’incitation à la haine, il n’est pas du tout dit que ces propos aient été tenus par des membres de la communauté de Bordeaux-Montaigne, ce sont peut-être des personnes extérieures aussi. Ça nous montre qu’il y a toute une prévention à faire sur l’usage des réseaux sociaux. On a un projet à mettre en place à partir de janvier avec le vice-président du numérique, Soufiane Rouissi. Avec le passage à distance, on se demande si notre périmètre d’action doit se limiter à l’université.


Quelles autres solutions que la prévention proposez-vous ?

Dans les cas où on peut identifier qu’il s’agit de personnes qui appartiennent à l’université, l’établissement peut les sanctionner, en saisissant la commission disciplinaire. Quand ce sont des personnes qui n’appartiennent pas à l’établissement, et qu’il s’agit d’infractions pénales, on peut les transmettre au procureur de la république.


Les étudiants sur leur boîte mail ont reçu un questionnaire à propos du harcèlement sexuel, cela a-t-il un lien avec le plan de prévention ?

Non c’est autre chose. C’est un travail de recherche. Bien sûr ce n’est pas complètement déconnecté de la mission égalité. Il y a deux ans j’avais diffusé une première fois un questionnaire quasiment identique à celui-ci, bâti avec ma collègue Johanna Dagorn. C’est une démarche de recherche pour connaître la manière dont les étudiant.e.s réagissent face à #Metoo. Elle me permet aussi d’alimenter le travail de la mission égalité. L’université est un établissement où on produit des savoirs, et on les diffuse aussi, cela nous permet d’avoir des ressorts pour agir. Ce que je peux vraiment apporter par rapport à un ou une professionnelle du travail social, ça va être d’avoir un discours éducatif, au sens où à l’université, quand on cherche à sensibiliser sur une question il faut aussi apporter des arguments, des savoirs. C’est un espace où tout est fondé sur la connaissance. En tant qu’enseignante et féministe, j’ai été très interpellée par la conscientisation féministe de mes étudiant.e.s, et ça m’a amenée à bâtir ce projet de recherche. J’étais passionnée par ce que j’entendais de cette génération d’étudiant. Ça nourrit ma propre réflexion, tant sociologique que politique.


On entend plutôt parler du sujet du harcèlement dans le secondaire, très peu dans le supérieur, qu’en pensez-vous ?

En effet, pour moi ça pose une question dans le même ordre d’idée. Par exemple la question autour de l’éducation à la sexualité. On a tendance à se dire que c’est un sujet qui concerne les familles ou l’école et l’enseignement secondaire. À l’université, on a de jeunes adultes, la plupart sont majeurs, c’est comme si le sujet n’existait plus. Or il y a une vraie question autour de l’éducation au consentement. Qu’est-ce que c’est que d’avoir le consentement de quelqu’un pour avoir une relation sexuelle ? Pour des jeunes étudiant.e.s qui arrivent sur un campus, quand il va y avoir des fêtes alcoolisées, et bien on s’aperçoit qu’il y a un certain nombre de viols qui vont être commis par des étudiants qui n’ont pas su écouter le consentement, ou l’absence de consentement de l’autre personne. Pour moi ce sont des sujets qui relèveraient de la mission égalité. Est-ce qu’il ne faut parler que des violences ou est-ce qu’il faut plutôt parler de manière plus générale de l’éducation à la sexualité ?


Johanne Chanca