De la Réunion à la métropole : une mobilité semée d’embûches

De la Réunion à la métropole : une mobilité semée d’embûches

Image : Maëva Rezzi 

     Pour tous, la fin du lycée représente un choix décisif où l’on devra choisir notre voie professionnelle pour les prochaines années. Si ce choix est déjà lourd de conséquences et de changements, il est, en plus pour certain, synonyme de déménagement à plusieurs milliers de kilomètres, et de bon nombre de problèmes supplémentaires. Rencontrons ces étudiants réunionnais, exilés dans leur propre pays...

     Source de nombreux fantasmes de plages paradisiaques, la Réunion fait partie des 101 départements de l’Etat français. Ancienne colonie, elle a aujourd’hui strictement le même statut politique que n’importe quel autre département français. Pour de nombreux bacheliers réunionnais, l’évidence semble être de partir étudier en métropole, dans leur propre pays. Encouragés par leurs professeurs et par l’État, ce changement de vie devrait être facilité. Et pourtant il semblerait que dans les faits, la réalité soit tout autre, et que bien des fois, les réunionnais partis étudier en France, se retrouvent confrontés à de nombreux problèmes. Afin de nous en rendre compte, nous avons rencontré une vingtaine d’étudiants de Saint-Denis, Sainte-Clotilde ou encore Saint-André, qui vivent aujourd’hui à Paris, Lyon ou Aix.

Nouvelle région, nouvelle vie, des appréhensions bien senties.

     La Réunion est une île de 2 500 km², alors évidemment on ne peut y trouver la même diversité de formations qu’en métropole, c’est souvent pour cela, que bon nombre de réunionnais déménagent pour leurs études. Elodie, étudiante en philosophie, regrette ce manque de formations, qui les pousse à partir loin de chez eux.
En effet, si un déménagement est toujours un événement un peu stressant, partir à 18 ans à plus de 9 000 km, sans sa famille, donne de quoi avoir des vertiges. “J’étais un peu anxieuse, nous confie Marie, vivre aussi loin de chez moi, seule, de me dire que j’allais devoir gérer un déménagement, et tous les tracas quotidiens sans soutien familial, que j’allais totalement être livrée à moi-même”. D’autres peurs, auxquelles nous ne pensons pas en premier lieu existent aussi “J’avais terriblement peur du froid. Je n’avais jamais vécu d’hiver” nous rappelle Jade.

Des aides étatiques disparates.

     Lorsque les lycéens réunionnais doivent faire leurs choix sur Parcoursup, beaucoup de leurs professeurs leur font miroiter la vie étudiante en métropole comme idéale de vie, et leur assure qu’avec toutes les aides de l’État, leurs parents n’auront à dépenser pas un seul sou. Mais est-ce vraiment le cas ? A priori la réponse n’est pas la même pour tout le monde.
Selon Jade, les aides sont plus présentes qu’avant et permettent d’aider véritablement les étudiants réunionnais : “Les APL m’aident à payer mon loyer. J’aime l’idée que l’on soit encouragé à faire des études plus poussées que la génération de nos parents, de façon à revenir un jour et ‘mett la Réunion en lèr‘”. Pour d’autres, les aides sont encore plus importantes. C’est le cas de Xavier, étudiant en alternance : “J’ai eu énormément d’aide de la part du CNARM. Je n’ai pas payé mon billet d’avion, logé pendant 2 mois, aides mensuelles avec complétude du salaire pour arriver à 95 % du SMIC en alternance… J’ai également eu droit à une aide de 1 000 € de la part de loca-immo pour aider à l’installation lors d’un nouvel aménagement. Il y a toujours loca-immo qui verse entre 10 et 100€ par mois pour les alternants afin de les aider. J’ai également les APL, avec la CAF pour aider à payer mon loyer. Et avec la CAF bientôt, peut-être avoir accès à la prime d’activité je l’espère. Mais cela dit, il faut beaucoup d’énergie et d’attente pour la création et la réalisation de la demande”. 
Ainsi entendu, on pourrait penser que la situation de ces étudiants est correcte, voire enviable, mais malheureusement ces aides sont loin d’être les mêmes pour tous, et beaucoup déplorent un manque d’aides financières, voire une absence totale.  Marie nous confie : “Si c’était à refaire, j’aimerais dire à la gamine de 18 ans que j’étais, que non, l’Hexagone c’est pas la ruée vers l’or avec tout plein d’intellectuels qui vont t’apprendre des trucs auquel tu n’auras jamais accès ici”. Beaucoup dénoncent un mensonge sur des aides qu’on leur fait miroiter, mais qui sont bien souvent, soumises à de multiples conditions.

Un problème de logement omniprésent

     Qui dit déménagement dit recherche d’appartement, et cette mission est loin d’être une partie de plaisir pour quiconque s’y étant déjà confronté. Mais lorsque nous venons d’un département aussi loin et qu’il est impossible de se déplacer, et de déplacer notre famille, cette mission peut tourner en vrai cauchemar. “Certaines agences immobilières ne voulaient pas prendre en compte mon dossier parce que je suis une « domienne »” explique Chloé. Ce problème semble récurrent, sans parents présents, ces jeunes hommes et femmes pèsent peu dans la balance de la crédibilité immobilière, et se retrouvent souvent à chercher dans l’urgence. “Après l’envoi du dossier avec mes documents, on m’a fait comprendre que je devais être présente pour la visite du logement, ce qui n’était pas possible puisque j’étais à plus de 9 000 km et que l’agence le savait. J’ai proposé que quelqu’un fasse cette visite à ma place, mais on m’a refusé cette solution” précise Elodie. Ryan, qui a rencontré les mêmes problèmes de logement, dénonce le peu d’aide à la recherche de logements pour les ultras-marins, “Lier à ça, on a aussi le racisme. Ça rend le processus encore plus compliqué”. Heureusement, il remarque une grande solidarité entre ultras-marins qui éclaircit quelque peu, ce paysage sombre.

Un racisme latent

     Bien que les réunionnais soient de nationalité française, ils perçoivent bien souvent un traitement différent quant à leurs origines. Sans être profondément méchant, cela peut être lassant. Anaïs nous explique : “L’opinion des gens sur moi est souvent influencée par le fait que je vienne de La Réunion. Ils pensent que je colle au cliché très « détente » qu’ils ont des « gens des îles », ce qui peut me porter préjudice.Erikcia précise : “Quand on me posait des questions sur le mode de vie à La Réunion, j’avais les mêmes stéréotypes qui revenaient : est-ce qu’à La Réunion, on a McDo ? Est-ce que vous avez de vraies routes ? Les gens ont tendance à cantonner La Réunion aux plages, à la crise requin et aux rougails saucisse, et ont la fâcheuse idée de penser que la métropole est plus riche que La Réunion, ce qui doit probablement être vrai d’un point de vue économique. Mais d’un point de vue culturel, la métropole n’a rien à envier à La Réunion”.
Cependant, parfois, la curiosité indélicate se transforme en comportements bien plus condamnables, et bon nombre d’interrogés déclarent subir du racisme depuis qu’ils sont installés en métropole. Jean-Christophe explique que ce racisme est d’autant plus présent dans les commerces et lors des recherches de logement. “En arrivant en métropole, j’ai appris que j’étais moins française que les français” nous confie Jade. Bien sûr, les réunionnais étant très hétéroclites quant à leurs origines éthiques, ce racisme n’est pas généralisé et dépend surtout de la couleur de peau. Une jolie diversité certes, mais qui démontre que l’égalité fraternité a encore du chemin à faire.

     Beaucoup de réunionnais pensaient quitter leur île pour un Eldorado économique, où tout est possible. Bien souvent, ils tombent des nues; difficultés de logement, racisme, isolement social, déracinement d’une culture… Il est parfois bien difficile de constater qu’on ne se sent pas chez soi dans son propre pays, et même si nos interviewés ont trouvé des points bénéfiques à cet emménagement, comme une vie quotidienne moins chère ou des groupes militants plus importants, chacun nous confie qu’un jour, ils retourneront vivre sur leur île natale.

Audrey Salmi