Début de la fin pour la recherche française

En 2020, le prix Nobel de chimie a été attribué à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna. Le fait qu’une française, Emmanuelle Charpentier, devienne lauréate d’un prix aussi prestigieux pourrait laisser croire que la recherche française se porte au mieux, c’est sans oublier la LPR.

Ce n’est pas un secret, depuis plusieurs années les conditions de travail pour les doctorants et jeunes chercheurs à l’université se dégradent. Les postes se font rares et la compétition est rude, sans oublier la grande précarité. Des réformes étaient nécessaires, ainsi qu’un accès à plus de financements et de moyens.

La LPPR (ou LPR pour Loi de Programmation (Pluriannuelle) de la Recherche) annoncée par Frédérique Vidal était présentée comme une loi visant à « réinvestir massivement dans la recherche » à hauteur de 25 milliards d’euros sur les dix prochaines années, tout en facilitant les procédures administratives auxquelles sont confrontées les chercheurs. En somme, moins d’administratifs, plus de temps et de moyens pour se consacrer à la recherche. Sauf qu’en réalité la loi creuse un peu plus les inégalités en supprimant des postes et en faisant jouer la concurrence.

Suite à l’annonce de la LPR, les universitaires français sont montés au créneau : revues en grève, événements scientifiques annulés ou mis en pause, pétitions… Les étudiants et enseignants demandent la démission de Vidal. Le 5 mars 2020, l’université Bordeaux-Montaigne et ses laboratoires se sont donné rendez-vous place de la Victoire pour protester contre cette loi jugée comme allant dégrader encore plus leurs conditions de travail déjà fragiles. Hélas, la vague de protestations fût mise en berne avec le premier confinement.

Vers une loi inégalitaire

Antoine Petit, PDG du CNRS, déclarait le 26 novembre dans Les Echos au sujet de la LPR qu’il fallait « une loi ambitieuse, inégalitaire — oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies. ». En effet, la LPR vise à mettre en place une gestion « managériale ». En somme, favoriser les « meilleurs » chercheurs ou laboratoires et donc rajouter encore plus de compétition à des chercheurs souffrant déjà d’épuisement académique. Une phrase qui a eu du mal à passer auprès du monde universitaire et de ses collègues du CNRS. De plus, cela relance l’éternel débat autour du financement de la recherche par des entreprises privées qui pourraient remettre en cause les libertés académiques et l’autonomie de la recherche.

Bien avant la LPR, les différentes tentatives de réformes effectuées pour réorganiser l’université et la recherche n’avaient pas eu l’effet escompté. Cela peut s’expliquer par le fait qu’elles concentrent les financements sur la capacité des laboratoires à obtenir des résultats rapidement. Malheureusement, « l’économie de la connaissance » a engendré des cas de plagiats et de fraudes qui sont venus entacher l’intégrité scientifique.

Au-delà de la recherche, c’est l’ensemble du monde académique qui est touché car le gouvernement n’en est pas à son coup d’essai dans le démantèlement universitaire. En avril 2019, un arrêté était publié concernant les frais des droits d’inscription, pénalisant les étudiants extra-communautaire (2 770 € pour une Licence et 3 770 € pour un master). Le ministère de l’Enseignement était revenu sur sa décision en mars 2020 avant de finalement l’appliquer au mois de juillet, les sommes exigées étant jugées « modiques ».

Vers une dérive de « sécurité globale »

Le 17 novembre dernier la LPR est adoptée par l’Assemblée et le Sénat sans autre forme de débat devant des universitaires sidérés et outrés qu’aucune de leurs critiques ou propositions alternatives n’aient été prises en compte. Plus grave, lorsqu’ils constatent que vient s’ajouter subrepticement un article prévoyant 3 ans d’emprisonnement pour toute personne qui occupera des locaux universitaires « dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement ». En somme, les étudiants n’auront plus le droit de manifester sur le campus sans risquer la case prison. Evidemment, le gouvernement se défend de toute mauvaise interprétation de l’article…

Une université divisée…

Plus généralement se sont les sciences sociales qui sont dans le viseur et cela ne date pas d’hier. En juin 2020 Emmanuel Macron accusait les universitaires de « casser la République en deux ». Rajoutez à cela les récentes accusations « d’islamo-gauchisme ». En effet, le ministre de l’éducation Nationale Jean-Michel Blanquer avait déclaré à la radio en octobre dernier que « l’islamo-gauchisme fait des ravages à l’université ». Celui-ci y fait effectivement des ravages car il divise la communauté scientifique. En novembre 2020, Le Monde publie Le manifeste des 100, une tribune donnant voix à une centaine d’universitaires dénonçant l’islamisme et l’islamo-gauchisme à l’université. Cette publication vient corroborer les propos du gouvernement et soutient, preuves à l’appui, l’infiltration dont serait victime le monde universitaire. Le manifeste provoque un vif débat parmi les académiciens. Et pendant que le monde académique mobilise son énergie à se défendre contre ces accusations, le gouvernement en profite pour bafouer un peu plus les libertés académiques.

Et déjà fragilisée

Bien avant que la LPR vienne enfoncer le clou, l’université et le monde de la recherche étaient déjà en proie à une crise : crise des postes de MCF (Maître de conférences), crise des conditions de travail…

Récemment Université Ouverte a lancé un questionnaire après la publication des postes de MCF avec une question toute simple :« Comment vous sentez-vous ? ». Les réponses sont aussi accablantes qu’alarmantes. Le constat général, outre la colère et le dégoût devant le manque de postes (toutes sections confondues), c’est l’épuisement physique et moral. C’est d’avoir atteint le plus haut niveau d’études pour finir au RSA dans une voie de garage, sans rien en retour, après avoir sacrifié sa vie personnelle et parfois sa santé, et surtout le constat amer de s’être fait voler sa vie par l’ESR.

À la précarité et la fatigue s’ajoutent également les relations toxiques que peuvent entretenir doctorant.e.s et enseignant.e.s., qui dégradent toujours un peu plus les conditions de travail. Camille Zimmermann, étudiante à l’université de Lorraine, publiait en septembre, un texte revenant sur l’arrêt de sa thèse suite au harcèlement et abus de la part de son directeur de thèse Christian Chelebourg. Ces mêmes abus avaient conduit une de ses doctorantes au suicide. D’autres voix s’élèvent désormais pour faire cesser ces agissements et montrer qu’il ne s’agit pas de cas isolés mais bien de violences systémiques à l’université.

« Cette crise institutionnelle du monde savant est d’autant plus dramatique qu’elle survient dans une phase de crise sociale, climatique et démocratique dont la résolution passe par la production, la transmission, la critique et la conservation des savoirs. »[1] A l’heure actuelle, le monde académique est affaibli, mais affaiblit également ses étudiants dont certains sont fatigués de se battre dans des luttes politiques qui semblent vaines. La LPR ne serait que le clou fermant le cercueil de la recherche universitaire avant d’aller l’enterrer sous les gravats.

Aline Hayem

[1] « Nous, chercheurs, voulons défendre l’autonomie de la recherche et des formations », Le Monde, 20 janvier 2020