Frenetik, de la rue à Colors

Frenetik, de la rue à Colors

Si le nom de Frenetik vous dit quelque chose c’est probablement grâce à sa double prestation chez Colors en Septembre. En amenant deux morceaux, un exclusif et un tiré de son projet intitulé « Brouillon », il a pu mettre tout le monde d’accord avec sa technique, ses punchlines mais aussi ce refrain entêtant qui se fait écho dans les deux morceaux. Ce n’est pas la première fois qu’il les utilise dans sa recette, mais ça on en reparlera plus tard. Commençons déjà par parler de Frenetik. 

Qui est Frenetik ? 

Un peu d’écoutes de ses morceaux et vous comprendrez rapidement d’où il vient : la capitale belge : « Fuck Miami, nous c’est Bruxelles » (Faux rêveur). Et si depuis quelques années les rappeurs belges émergent d’une façon fulgurante, ils ont aussi mis en lumière de nouveaux beatmakers, producteurs et labels. Frenetik est signé chez Jeunes Boss Records, label indé pendant bruxellois qu’il cite presque aussi régulièrement que « Elengi Ya Trafic », mais aussi chez Blue Sky et Epic Records France. Il est dans le rap depuis 2011 comme l’explique RapGenius et en Mai 2020, il sort son premier EP intitulé « Brouillon ». On y retrouve 6 titres, dont plusieurs écrits, ou modifiés durant le confinement, ce qu’on peut voir avec un titre comme « Virus BX-19 » et des paroles qui évoquent clairement la crise sanitaire « Toujours dans la rue et malgré le fait qu’elle nous fait peur, on préfère porter des masques » (Trafic) (1) ou « Et mes sentiments sont confiné » (Virus BX-19).

La forme au service du fond 

Maintenant que l’on en sait un peu plus sur lui, on peut s’intéresser à son rap. Comme on l’a dit tout à l’heure, on a une combinaison très efficace de découpage de prod, punchlines marquantes, refrains entêtants et phrases qui se font échos d’un morceau à l’autre, en bref, peu de chance de ne pas bouger la tête. Qu’est-ce que l’on entend par phrases qui se font échos ? Et bien ce sont des phrases presque identiques qui reviennent dans différents morceaux et qui amènent une sorte de suite aux morceaux. Celle qui est le plus répétée est la suivante : 

« Mode furtif activé, la voix dans ma tête me dit « Kifesh » Black FNK, fais-moi kiffer » (Virus BX-19)  

« Mode furtif désactivé, la voix dans ma tête me dit : « Putain, qu’est c’qu’on f’rait pas pour le butin ? » (Infrarouge) 

« Mode furtif rechargé, sur moi, plus que quatre g’, j’suis à l’étranger, bébé, j’ai plus d’4G » (Booska Peinture) 

Une sorte d’écho donc dans les morceaux qui se voit aussi avec les refrains, parfois partiellement répétés comme dit dans le début de l’article. Mais aussi des refrains très entêtants comme sur Quartier Rouges, Locks ou Faux rêveur.

  1. Frenetik explique dans une interview pour Booska P que le morceau avait déjà 5 ans, il n’est donc pas sûr qu’il ait ajouté cette phrase par rapport à la crise sanitaire.

Hors refrain, il nous décrit son quotidien, sa vie, à travers certains éléments qui reviennent souvent, et parmi tout ça, son équipe, sa vie de quartier, les femmes, mais aussi ses regrets, notamment envers sa mère et Dieu. C’est ce que l’on va pouvoir observer maintenant.

« J’suis sur le terrain mais c’est pas celui du Camp Nou » 

Frenetik a grandi à Evere, à côté de Bruxelles, un endroit qu’il ne nous décrit pas forcément, mais où il a pu vivre de nombreuses expériences dont il nous parle. L’une de ces premières expériences, c’est son passé de dealer : « La cocaïne est blanche mais le magicien est noir » (La matrice). Un passé qu’il nous explique comme nécessaire pour sa survie personnelle, chose très contrastante par rapport à la drogue elle-même qu’il désigne comme la mort « Vend la mort sans aucun regret parce que je dois rester en vie » (Santa Maria). On comprend encore plus que cette « carrière » n’était pas voulue, que son destin aurait dû être complètement différent : « Sur le corner pour refaire la déco’, pourtant, on rêvait d’la carrière à Zizou » (Booska Peinture) ; « J’suis sur le terrain mais c’est pas celui du Camp Nou » (Santa Maria).

« Un policier meurt dans une bavure, c’est c’que j’appelle une remontada » 

Ces références footballistiques, il va en utiliser de nombreuses pour parle de son quotidien dans son environnement, que ce soit avec d’autres personnes de son quartier comme dans son Booska Peinture : « Vu qu’à trop donner d’coups d’main, ti fins comme Jamel, j’reste sur la défensive comme Christophe Jallet », mais aussi par rapport aux forces de l’ordre avec sa punchline dans Locks : « Si ça va trop vite, c’est parce qu’on frappe fort (cheh), les bleus arrivent donc on voit rouge comme à Old Trafford» 

Le rouge de l’équipe mythique de Manchester United peut soit faire référence au symbole de l’alerte, soit au sang et donc à la mort par bavure policière. Un sujet qui revient régulièrement dans le rap, que ce soit par rapport aux choses qui se sont déroulées il y a peu de temps aux Etats-Unis avec George Floyd, ou en France avec notamment l’affaire Adama Traoré qui a énormément marqué les esprits. Dans les textes de Frenetik, on le retrouve aussi dans Virus BX-19 : « La peau lisse et l’teint foncé que certains keufs n’aiment pas trop voir donc d’office, y’a des morts » ou bien même avec cette punchline marquante dans Traffic : « Un policier meurt dans une bavure, c’est c’que j’appelle une remontada». Selon son interview pour Booska P, il aurait écrit ce texte il y a 5 ans, et donc on voit bien ici que ces histoires de bavures policières n’ont pas évolué depuis.

Amour et fierté 

Un autre thème souvent évoqué, c’est sa relation avec les femmes. Des relations qui coexistent avec sa relation pour la rue comme il le dit dans Quartier Rouge : « Elle m’en veut parce que la rue dans mon cœur a pris trop de place ». C’est un morceau avec un refrain qui reste en tête, comme on a pu dire tout à l’heure, et qui parle globalement de ses relations amoureuses. Il y explique ses problèmes de fierté et les difficultés qu’il a pour créer une relation sérieuse : « Parfois, j’ai d’la peine mais je n’te le montre pas / Parfois, je passe des heures en bas d’chez toi mais je n’le monte pas » mais aussi dans le morceau Virus BX-19 : « J’pourrais lui dire la vérité, lui dire j’l’aime mais par fierté, j’préfère mourir ».

Regrets et culpabilité 

S’il y a bien deux thèmes qui reviennent énormément dans ses textes, ce sont sa mère et Dieu. Sil en parle autant, c’est majoritairement car il évoque les regrets qu’il éprouve, d’avoir pu décevoir sa mère pendant sa vie : « Maman pensait qu’j’trouverais l’bonheur dans mes cahiers mais malheureusement, je l’ai déçue » (Booska Peinture) ; « J’ai menti à ma mère, j’ai menti à Dieu » (Trou noir). Cette culpabilité, il l’éprouve aussi vis-à-vis de personnes qui ont croisé son chemin : « A chaque couplet, ma rancœur se dessine donc souvent, j’ai volé parce qu’on n’m’a pas fait signe (shu) / J’ai tout donné à des coupables et j’ai tout pris à des innocents » (Booska Peinture). A travers ses textes, Frenetik se livre donc à nous de manière honnête, admettant ses torts, et se rendant compte du mal qu’il a pu faire. Si nous avons évoqué la place de la religion dans son rap, et donc dans sa vie, c’est pour une bonne raison : elle l’a sauvé comme il l’explique dans Faux rêveur : « J’ai souvent réfléchi, les genoux souvent fléchis parce que sans Dieu j’aurais déjà craqué » ou dans Cauchemar : « Oh seigneur, merci car je suis toujours en vie ».

La délivrance 

C’est donc à ces deux entités que Frenetik devait redevance, à sa mère qu’il a déçu, et au seigneur pour les vices qu’il a pu commettre. C’est le rap qui a pu le sauver, une passion qui a pu devenir quelque chose de sérieux, et notamment grâce à son entourage, ses amis, dont il parle de nombreuses fois dans ses morceaux. Il y a une phrase qui illustre bien ceci, et elle se trouve dans Faux rêveur : « Mes frérots m’ont dit Frenetik, il faut que tu kick, car cette fois-ci c’est ton année ». Il peut se réjouir dorénavant : « Maman a retrouvé l’sourire, maintenant je suis béni, j’fais plus d’garde à vue, j’fais des showcases » (Cauchemar).

Maintenant, Frenetik passe sur Colors, fait des freestyle Booska P, et risque de bien continuer sur cette voie avec son futur projet qui s’appelle « Jeu de couleurs » et dont « Infrarouge » était un extrait. Alors, pour mieux assimiler cet article, allez écouter les morceaux de Frenetik, et normalement votre tête devrait bouger naturellement

Titouan ALLAIN