Harry Potter et l’Enfant maudit

Harry Potter et l’Enfant maudit

Le 13 octobre, Harry Potter et l’Enfant maudit est enfin sorti en version française. Ce livre, qui est en réalité le script d’une pièce de théâtre, nous replonge dans l’univers du sorcier avec une toute nouvelle aventure. La magie est-elle toujours présente ?

Harry Potter et l’univers transmédia

Depuis quelques temps, nous vivons une nouvelle époque culturelle. Toute œuvre à succès est condamnée à se poursuivre, se prolonger, se renouveler, se réinventer. Fini le temps des œuvres uniques, l’ère du feuilleton a triomphé. Parallèlement, ou plutôt en complément de cette logique, les histoires s’émancipent de leurs supports initiaux en devenant des œuvres transmedia, favorisant les approches différentes selon le support choisi. Loin de se limiter à de simples transpositions d’un média à l’autre, l’univers d’une saga digne de ce nom se doit de proposer un contenu inédit dédié à chaque support. Star Wars avec ses trois sagas cinématographiques, ses séries animées dérivées de celles-ci, ses livres et ses jeux vidéos en est l’exemple le plus spectaculaire et le principal modèle à suivre. La saga Harry Potter, bien plus jeune que l’univers de George Lucas, semble emprunter progressivement le même chemin.

Le passage d’Harry Potter, au succès commercial extraordinaire que ce soit pour les livres ou pour les films, vers un univers transmedia n’est pas surprenant. C’est même dans l’ère du temps. J.K. Rowling n’a-t-elle pas naturellement utilisé Internet pour prolonger «l’expérience Potter» à travers le portail Pottermore où sont disponibles de nombreux chapitres bonus et des informations complémentaires sur l’univers qu’elle a créé ? Et qui a été réellement surpris par l’annonce d’un nouveau film basé sur cet univers, à savoir Les Animaux Fantastiques qui sort le 16 novembre au cinéma ? La richesse du monde créé par J.K. Rowling ne peut que l’amener à vouloir l’exploiter davantage, tout comme les producteurs ont un intérêt commercial à ce qu’elle le prolonge.

Cependant, Harry Potter et l’Enfant maudit, par le choix du support, l’histoire proposée et son origine, suscite l’étonnement général. Moins de dix ans après la parution du dernier tome, il paraît effectivement surprenant de voir paraître la suite d’une saga, pourtant bien conclue, et ce pour un unique épisode seulement. Autre fait étonnant, cette œuvre est signée de plusieurs mains, et n’est donc pas une histoire à part entière de J.K. Rowling. Les termes employés pour désigner le rôle de chacun des trois auteurs déclarés sont d’ailleurs bien flous et il semble en réalité que J.K. Rowling ait simplement supervisé cette histoire écrite principalement par J. Thorne, et l’ait validé de son sceau « officiel », à l’instar de ce que faisait un Georges Lucas avec les romans issus de « l’Univers Étendu ». Enfin, le choix du média, à savoir le théâtre, ajoute encore un peu plus de confusion sur la manière d’appréhender Harry Potter et L’Enfant maudit. Avant même sa parution, ce livre suscitait bien des interrogations. Sont-elles levées à sa lecture ?

Une œuvre plaisante à lire, mais pas exceptionnelle

Nous revoilà donc plongés dans une nouvelle histoire inattendue d’Harry Potter. L’histoire commence là où le tome 7 nous avait laissé : dix-neuf ans après la bataille de Poudlard, nos héros, devenus adultes accomplis, déposent leurs enfants à Poudlard. En réalité, la première scène est une transposition théâtrale du dernier chapitre des Reliques de la Mort. Mais le rythme de la pièce est plus soutenu que celui des romans. Dès le premier acte, les enjeux de l’intrigue sont annoncés : il sera question d’une histoire centrée sur les rapports père-fils entre Albus, écrasé par la notoriété de son père, et Harry Potter, incapable de comprendre son propre fils. Rapidement, Albus se lie d’amitié avec Scorpius, le fils de Drago Malefoy, dont les origines font l’objet de rumeurs troublantes au sein du monde des sorciers et qui, bien sûr, compliquent d’autant plus les rapports entre le père et le fils Potter. Je n’en dévoilerai pas plus sur l’intrigue. Je préfère laisser à ceux qui ne l’ont pas encore lu le plaisir de découvrir par eux-mêmes le déroulement de cette histoire pour le moins intrigante.

Fan des premiers livres de la saga, il faut reconnaître que j’ai pris du plaisir à lire cette pièce, même si de nombreux points m’ont dérangé. Lire ce qui est en réalité le script d’une pièce de théâtre n’est pas aussi déroutant qu’on aurait pu le croire. La fluidité de l’œuvre et la qualité générale des dialogues, qui étaient d’ailleurs l’un des points forts de la saga originale, en facilitent grandement la lecture. Nous lisons sans difficulté ce qui devrait normalement n’être destiné qu’à être vu. Mieux, en lisant cette pièce, par l’audace de certaines scènes, nous avons envie de voir le résultat sur scène, ne serait-ce que par curiosité. Mais ce parti pris très audacieux ne représente pas que des avantages. Bien évidemment, le traitement des personnages paraît en conséquence beaucoup plus superficiel et l’histoire s’enchaîne beaucoup trop vite pour qu’on ait le temps de l’apprécier. Comme pour le tome 7, Poudlard est relégué au second plan et le fait de voir des adolescents évoluer au quotidien, ce qui était pour moi l’un des aspects majeurs de la saga originale, disparaît en grande partie.

Si nous retrouvons avec autant de facilités nos Harry, Hermione et Ron, c’est autant un plaisir qu’une frustration. Le charme de voir nos 3 amis réunis autour de nouvelles aventures ne peut opérer tant le décalage entre les hautes fonctions qu’ils occupent désormais et leur actions semblent parfois stupéfiants. Reprenant l’adage des vieux amants de Jacques Brel, ils ont réussi à devenir « vieux sans être adultes. » Le personnage de Ron souffre en particulier des contraintes théâtrales : avec un nombre de personnages forcément limité, il semble devoir incarner en grande partie l’élément comique de la pièce. Il n’est plus que la version stéréotypée et sans profondeur du Ron des premiers tomes. Drago, en revanche, est de loin le grand gagnant de l’histoire, retrouvant une stature et une importance qu’il avait progressivement perdue dans l’heptalogie. Albus et Scorpius, quant à eux, sont de loin les personnages les plus intéressants et les plus aboutis de cette nouvelle œuvre. Mais on peut parfois regretter que leurs tribulations montrent aussi les limites du monde enfantin d’HP, où des enfants peuvent déjouer par quelques malices et tours de passes-passes, avec pas plus de subtilités qu’un Kevin dans Maman, j’ai raté l’Avion, le monde des adultes. Si nous pouvons considérer Albus et Scorpius comme les personnages principaux de l’intrigue, Harry Potter et l’Enfant maudit maintient un certain équilibre entre le rôle de ces nouveaux personnages et celui de nos anciens héros. Si l’importance des anciens personnages, beaucoup plus grande qu’escomptée, favorise une douce nostalgie, on peut tout de même regretter que l’œuvre ne serve pas de transition entre une ancienne et une nouvelle génération.

Dès le premier tiers du livre, nous comprenons où l’histoire va nous mener et autour de quoi va s’articuler l’intrigue. Ce choix narratif, qui reprend un élément déjà vu dans l’un des tomes précédents mais qui était loin d’être utilisé à cette échelle, va en décevoir plus d’un. Cet élément, plus commun aux récits de science-fiction qu’aux œuvres de Fantasy est un choix aussi périlleux qu’éculé. Pour moi, c’est une solution de facilité : il permet en effet de plonger le lecteur dans une nostalgie constante que le public apprécie souvent, de rendre un hommage fort et appuyé à quelques moments-clés de l’heptalogie et de continuer à maintenir une certaine tension autour de l’intrigue principale, qui se voit ainsi nourrie de nombreux rebondissements et péripéties, alors qu’on comprend malheureusement bien vite qu’on n’assistera pas à une révolution au sein du monde d’HP. Mais par fulgurance, cette pièce nous offre tout de même quelques scènes d’une qualité comme nous en avions rarement vue dans la saga originale, permises justement grâce à cet élément narratif. Deux scènes m’auront particulièrement marqué. La première renvoie à la question de l’amour entre deux êtres. La seconde, encore plus intense, renvoie à la mort, thème récurrent du livre, dans son aspect inéluctable et tragique. A contrario, certaines scènes, par le ton volontairement pathétique qu’elles essaient d’adopter en deviennent parfaitement ridicules. L’histoire souffre aussi de quelques incohérences assez grotesques par rapport à la cohésion de l’univers d’HP et il est déjà un fait établi que les révélations sur le fameux « enfant maudit » sont contestés, à raison selon moi, par de nombreux fans.

Un essai sans suite ?

Tout ceci amène à penser qu’Harry Potter et l’Enfant maudit a des allures, à bien des égards, de Fan Fiction, mais de Fan Fiction d’excellente facture. Mais de Fan Fiction… C’est là toute la difficulté d’appréhender correctement cette histoire. Pour l’apprécier à sa juste valeur il faut y voir un épisode spécial, un livre bonus, et non le renouveau d’une saga. Voire un épisode alternatif. Car sans jouer les Trelawney, sa place dans la chronologie d’HP est loin d’être acquise. J.K. Rowling n’a pas attendu longtemps avant d’annoncer une nouvelle fois que les aventures d’Harry Potter étaient belles et bien terminées, réduisant à néant la possibilité d’une suite, voire d’une nouvelle saga, qui aurait confirmé la direction prise par Harry Potter et l’Enfant maudit. L’échec autour de son adaptation au cinéma confirme cette tendance. Et en annonçant le 13 octobre qu’il y aurait 5 films autour des Animaux fantastiques, JK. Rowling a clairement montré quelle était sa priorité pour le futur proche de l’univers HP.

M’est avis que les quelques incohérences trop prononcées d’Harry Potter et l’Enfant maudit lui empêcheront d’obtenir l’approbation décisive des fans, qui le placeront systématiquement comme un épisode à part. Si un jour J.K. Rowling décide finalement de faire une suite à sa saga Harry Potter, il est fort à parier que cette pièce sera désavouée. Et ce ne sera la première fois qu’un tel événement se produira. Car l’une des grandes caractéristiques de ces univers fictionnels c’est la possibilité, selon le bon vouloir des Tous-Puissants ayants droits, de redéfinir une œuvre comme apocryphe ou canon.