Vingt livres pour accompagner votre confinement et bien terminer l’année 2020

Vingt livres pour accompagner votre confinement et bien terminer l’année 2020

Comment bien aborder ce second confinement automnal ? Une fois les cours appris, les évaluations faites et les masques mis, il faut bien occuper son temps libre. Je vous propose donc ici une liste totalement subjective et partiale de vingt livres à lire, à feuilleter, à dévorer.
Des livres peu connus d’auteurs célèbres, des livres d’auteurs injustement peu connus, de la poésie, des romans, beaucoup d’humour, quelques essais, des livres courts, des livres longs, de la littérature française, perse, anglaise, argentine, il y en a pour tous les goûts. 

  1. Comment je vois le monde, Albert Einstein 

Tout le monde connaît Einstein le physicien, le scientifique, mais malheureusement peu connaissent le penseur passionnant qu’il a été. On découvre en effet dans ce recueil d’articles, de conférences et de lettres, un profond humaniste, animé par un désir de liberté et d’exigence morale. Abordant des thèmes aussi divers que l’armée, l’économie, la religion, l’éducation, le scientifique logique fait place à un homme engagé, avec toujours la même rigueur dans la pensée. 

  1. La femme fardée, Françoise Sagan 

On ne retient souvent le nom de Françoise Sagan que pour son premier roman Bonjour tristesse et pour ses frasques scandaleuses. C’est une véritable injustice que d’oublier tous ses autres romans et notamment La femme fardée. Se déroule en huis-clos, à bord d’une croisière de luxe, une véritable étude au microscope des milieux mondains parisiens : des stars, des petits bourgeois, des couples, des apparences entre beauté, bonheur et argent, des tensions et des drames humains.
Avec le regard acéré et la plume au vitriol mais toujours élégante et raffinée de Sagan, c’est un pur plaisir de voir ses personnages se débattre dans leurs identités, leur fragilité, leurs failles et de révéler finalement toute leur humanité.
 

  1. Le dictionnaire du diable, Ambrose Bierce 

Né en 1842, journaliste, nouvelliste, vétéran nordiste de la Guerre de Sécession, souvent comparé à Jonathan Swift et Edgar Allan Poe, Ambrose Bierce nous a fait cadeau de ce dictionnaire grinçant. Condensé de cynisme, de pessimisme, d’humour noir, sa plume est acide et son regard est acéré : la religion, les relations, la politique, le milieu littéraire, la morale … Tout passe à la mitraillette de ses mots. Ici sont réunies sept-cent définitions de son dictionnaire et seulement peu d’entre elles ont perdu leur pertinence aujourd’hui.
C’est drôle, c’est toujours bien visé
et il est sain, je crois, sain de se rappeler que nous ne sommes que des humains, bourrés de défauts, que notre nature ne change pas malgré les siècles. Cela permet de dégonfler notre orgueil et de ramener notre importance à son juste niveau. Un extrait me paraît approprié pour vous donner un avant-goût :  

Chanvre : (nom) Plante avec les fibres de laquelle est fabriqué un article pour le tour de cou qui est souvent mis en place après une déclaration publique en plein air et qui évite à celui qui le porte de s’enrhumer. 

  1. Vivons heureux en attendant la mort, Pierre Desproges 

Beaucoup use et abuse de Desproges sans même avoir pris la peine de lire sa plume, et pourtant ils trouveraient un véritable entomologiste du monde et des gens, au style si particulier et reconnaissable entre mille, une écriture sans prétention ni concession, un regard aigre-doux, un cœur tendre sous une encre acide, un « pointeur de doigt » jamais moraliste. Ce livre là est mon préféré parmi les siens : divisé en deux parties et vingt chapitres, on y suit l’auteur qui plonge au fur et à mesure dans une dépression comique et pleine de mauvaise fois pour sortir ensuite du trou à travers des chapitres délicieusement absurdes et méchants. Il y a d’ailleurs le chapitre excellent d’où est tiré son fameux « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » et qui montre une complexité autre que l’usage qu’on en fait. 

  1. Un homme au singulier, Christopher Isherwood 

24 heures dans la vie d’un professeur d’université homo, vieillissant et solitaire, venant de perdre son « ami » dans un accident de voiture, dans une Californie des années 1960 en plein bouleversement. Malgré la brièveté du roman (175 pages), l’auteur aborde avec beaucoup de justesse et de pudeur le deuil, la solitude, l’inadaptation à un monde moderne et consumériste, la difficulté du célibat dans un monde fait pour les familles.
Le personnage fait preuve d’une lucidité terrible et parfois crue, non dénuée de cynisme et d’humour.
Nous suivons les pensées d’un homme qui cherche sa place, ne se sentant être qu’une simple pile de visages « conservés comme des fossiles en couches superposées », qui se succèdent et s’accumulent au fil du temps. De son réveil mécanique à une conversation nocturne et alcoolisée avec un étudiant après un bain de minuit, en passant un cours de littérature caustique, le ton général est doux-amer, pas d’optimisme béat, pas de pessimisme nihiliste : seulement des personnages qui se débattent avec la vie, qui tentent de se comprendre mais échouent à communiquer.
Je vous conseille
d’ailleurs l’adaptation cinématographique du livre, réalisée par Tom Ford (oui le styliste) avec Colin Firth, Julianne Moore, Nicholas Hoult ou encore Matthew Goode. C’est un bijou hyper travaillé, notamment sur l’esthétique du film. 

  1. Le livre des haïkus, Jack Kerouac 

Un autre exemple d’auteur connu pour un seul de ses livres et qui a éclipsé le reste de son œuvre : Jack Kerouac, mondialement connu pour son livre road-trip Sur la route. Ici, je vous propose plutôt de lire son recueil d’haïkus, cette poésie japonaise délicate et très profonde malgré sa brièveté. Marqué par la nature, le quotidien, les philosophies asiatiques mais aussi par les thèmes de la contre-culture de la « Beat generation », chaque petit poème de ce livre est une façon de capturer un instant, une émotion et Kerouac est très doué pour cet art. Je ne peux donc pas m’empêcher de vous partager mon haïku préféré qui évoque en peu de mots tellement de thèmes. 

I said a joke 

Under the stars 

– No laughter 

  1. L’art d’être heureux, Arthur Schopenhauer 

On pourrait sursauter à l’idée de lire un livre sur l’art d’être heureux selon Schopenhauer, le pus célèbre des pessimistes dont on dit qu’il traitait son chien de « sale humain » à chaque bêtise. Que peut donc nous apprendre cet Allemand si sombre ? Ce qui est intéressant, c’est l’importance que donne Schopenhauer à l’aspect pratique de la philosophie, pas seulement un enseignement éloigné de la vie. C’est un traité ancré dans le réel, et pas une simple digression aérienne pleine de grands principes.
Sa pensée en résumé ?
Ne chercher pas à être heureux mais le moins malheureux possible, ne pas envier ni jalouser, faites de la santé votre priorité, ne pas réfléchir aux causes d’une bonne humeur spontanée, ne pas se laisser happer par ses désirs, ne pas avoir trop de relations, ne pas trop se blâmer soi-même pour nos choix passés qui dépendent peu de nous et dont nous connaissons rarement toutes les conséquences, etc. Ecrit il y a plus de 200 ans, ce petit livre vaut pourtant tous les manuels de développement personnel de la FNAC. 

  1. Le livre de sable, Jorge Luis Borges 

Nous arrivons ici à mon auteur préféré, mon crush littéraire : Jorge Luis Borges. On se perd aisément dans les mots de Borges, au sens propre comme au figuré. C’est à la fois très simple et très complexe, une intrigue facile à suivre mais si érudite et plongeant dans plusieurs niveaux de narration. Ces « Je » fictifs qui se mêle aux « Je » de l’auteur qui ne sont parfois même pas identiques aux « Je » du narrateur. Ces histoires qui racontent des anecdotes qui racontent des dialogues, ces références littéraires pointues mais qui n’existent pas, ces objets et situations impossibles mais racontées avec réalisme : c’est un délice exigeant mais qui vaut le coup.
Ce recueil de treize nouvelles est pour le moins hétéroclite : l’auteur raconte sa rencontre avec lui-même un soir de février ; un homme achète un livre infini
; l’histoire d’un bûcheron du moyen-âge anglais, d’un roi vagabond et d’un disque à une seule face ; l’étrange anecdote d’une maison architecturalement monstrueuse et de son occupant tout aussi mystérieux ; l’histoire d’une civilisation qui a sublimé son langage et sa poésie jusqu’à ne la réduire qu’à un mot ; le voyage dans le futur d’un homme qui erre ; le témoignage d’une nouvelle hérésie … Il est toujours compliqué de résumer des œuvres de Borges, d’autant plus que la trame est plus souvent un prétexte, une anecdote pour développer une idée, une thèse.
On retrouve ici les thèmes chers à l’auteur : l’infini, les mots, l’impossible, la mémoire, la réalité, la
fiction,… Ces sujets sont abordés ici dans deux ambiances qui se côtoient de façon paradoxale : la chaleur de l’Amérique latin
e, son décor, ses habitants, mais aussi la mythologie anglo-saxonne et nordique.
Avec Borges, j’ai découvert aussi un n
ouveau plaisir dans les livres auquel j’ai souvent rechigné : la lecture des préfaces. Ici, l’épilogue sert de préface pour ne pas dévoiler les intrigues mais l’idée est là : Borges soigne ses œuvres autant que ses textes autour et ces derniers sont bien souvent de petits essais littéraires. 

  1. Petits suicides entre amis, Arto Paasilinna 

Je n’ai découvert ce roman qu’au moment où son auteur est décédé et quel dommage d’avoir attendu si longtemps car ce roman fut un véritable coup de cœur pour moi. En Finlande, deux hommes se rencontrent par hasard le jour où ils décident tous les deux de se suicider au même endroit. Ils font alors connaissance, sympathisent et se disent qu’il n’y aurait que des avantages à tirer d’un suicide collectif : une petite annonce dans le journal et 162 lettres plus tard, voilà une équipe d’une trentaine de désespérés, dans un autocar de luxe, destination le grand plongeon. La Norvège, la Suisse, l’Allemagne, le Portugal, … Un immense périple européen avec ces Finlandais bien décidés à en finir, exaltés par une vie bientôt finie et qui leur réservera bien des surprises.
C’est frais, inattendu, c’est vraiment drôle, c’est parfois émouvant, la fin n’est pas ni
une happy
ending convenue ni un dénouement tragique et, malgré un titre qui peut sembler sinistre, c’est un bon remède en cas de déprime.  

  1. Le guide du voyageur galactique, Douglas Adams 

Ah l’humour anglais, inimitable, inégalable, inoubliable ! Pourtant, peu de gens semblent connaître Douglas Adams et sa série du Guide du voyageur galactique.
On y sut les péripéties d’Arthur Dent, humain banal qui apprend dans la même journée que sa maison va être rasée pour construire une autoroute, que la Terre va être détruite pour laisser passer une autoroute galactique et que son meilleur ami est en fait un extraterrestre. Les deux s’enfuient alors grâce à une serviette de bain (oui) dans un vaisseau appartenant à un peuple d’êtres ne vivant que pour l’administration et dont la poésie rend fou.

Que trouve-t-on d’autre dans ces pages ? Un robot dépressif, un président de l’univers à deux
têtes,  un superordinateur censé calculer la réponse à la Grande Question sur la Vie, l’Univers et le Reste, et un vaisseau alimenté par un générateur d’improbabilité infinie.

Tordant, absurde, inattendu, c
’est un bon moyen d’oublier le monde, les soucis et les cours, c’est un voyage dont vous ressortirait avec le vertige et mal aux joues. 

  1. L’invention de Morel, Adolfo Bioy Casares 

Grand ami de Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares nous emmène ici dans une aventure à la Robinson, entre des questionnements métaphysiques et une ambiance semblable à un thriller.
Un homme en fuite dont nous ne saurons presque rien trouve refuge sur une île désertée, qui a la réputation de rendre malade ses occupants et où ne subsiste qu’un « musée » et une chapelle. Or, un groupe de touristes semblent y avoir
trouvé refuge aussi : ils dansent, nagent, disparaissent sans laisser de trace, réapparaissent comme si de rien n’était, semblent répéter inlassablement les mêmes conversations et ne prête aucune attention à l’existence du fugitif. Le roman est en fait le journal qu’écrit ce dernier pour retracer son histoire.
Je ne peux pas
évidemment pas révéler le secret de l’île pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte mais on navigue dans un étrange réalisme fantastique : l’explication donnée est parfaitement rationnelle et scientifique et pourtant si improbable et incroyable, dans le sens premier du terme. On se prend au jeu du personnage qui navigue entre paranoïa, folie, amour fou pour l’une des femmes du groupe, interrogations. L’auteur nous décrit avec un réalisme fou une ambiance et une histoire invraisemblables. Je vous invite d’ailleurs à prendre le temps de lire la préface signé par l’immense Jorge Luis Borges qui nous parle avec intelligence du roman d’aventures qui assume son irréalisme avec rigueur et sérieux. 

  1. Rubayat, Omar Khayyam 

J’ai conscience qu’en vous vendant ce livre comme un recueil de quatrains d’un poète perse du 13ème siècle, cela risque de ne pas susciter un grand intérêt de votre part et pourtant, vous risqueriez de passer à côté d’une plume magnifique. Mathématicien, astronome, philosophe, Omar Khayyam est aussi un poète inclassable, dont l’œuvre peut prêter à toutes les hypothèses et interprétations : athée en avance sur son temps, agnostique refoulé, peut-être épicurien ou stoïcien, profondément religieux, …
Toujours est-il que ses mots résonnent de toute leur beauté : spirituel et bon vivant, ce qui semble un paradoxe semble ici aller totalement de soi. Je trouve que c’est une lecture dont on ressort
rassuré sur la vie. Si cette brève description ne vous a pas tenté, j’espère que ces deux extraits achèveront de vous convaincre. 

Ô cœur, jamais tu ne sonderas le mystère 

Jamais tu n’éclairciras les subtilités des philosophes 

Fais-toi un ciel du vin et de la coupe 

Car, au Ciel véritable, sais-tu si tu pénétreras jamais ? 

 

Ils disent tous « Il y aurait, il y a même un enfer ! » 

Blablabla ! le cœur ne doit pas s’émouvoir ! 

Si tous ceux qui font l’amour et qui boivent sont de l’enfer, 

Demain le Paradis, comme le creux de ma main, est désert 

  1. Rock n’philo, Francis Métivier 

Qui aurez cru un jour pouvoir étudier l‘interprétation des rêves chez Freud avec Avril Lavigne, la fin de l’Histoire chez Kant avec Scorpion, la liberté selon Spinoza à travers Elvis Presley, le contrat social de Rousseau avec les Beatles, la guerre chez Hobbes avec Bob Dylan, la morale de Nietzsche grâce à Radiohead ou encore la catharsis d’Aristote avec Marylin Manson ?
Ce livre est u
n petit outil pop qui est un bon moyen de découvrir la philosophie sans se sentir surpassé. A chaque fois, une thématique, une chanson, des citations et une étude de la musique, sur un ton pédagogique et qui prend le sujet au sérieux sans verser dans le purement scolaire. Ça ne remplace évidemment pas la lecture des œuvres originelles mais c’est une bonne entrée en matière pour débuter ou voir les auteurs sous un œil pour le moins original. Et à défaut de vous intéresser, vous aurez de quoi vous faire une bonne playlist sur Spotify ou Deezer. 

  1. L’erreur est humaine / Destins tordus / Dieu, Shakespeare et moi, Woody Allen 

Réalisateur génial, musicien talentueux, Woody Allen est aussi un très bon écrivain. Au fil des pages, on ne se lasse jamais de se régaler de son humour juif, mélange entre noir et absurde, avec ses thèmes récurrents : la sexualité, l’amour, la mort, l’angoisse, la religion… C’est fin, intelligent, moqueur, bourré de références philosophiques, littéraires, cinématographiques.
Une parodie du septième sceau de Bergman avec une Mort qui se prend les pieds dans une gouttière, un Socrate moins héroïque que prévu, un chantier d’appartement catastrophique, un homme qui tente d’expliquer sa vie minable par l’astronomie, des batailles entre parents fortunés pour la meilleure maternelle, bref, tout un panel de personnages hauts en couleurs, ballottés par la
vie, jetés dans l’absurde, et vus par un regard amusé : regarder nos névroses décortiquées et sublimées avec autant d’humour est toujours une bouffée d’air frais. 

  1. 188 contes à régler, Jacques Sternberg 

Illustrées par les dessins étranges, déroutants voire dérangeants de Roland Topor (lui aussi, un auteur injustement oublié dont je conseille le très drôle 100 bonnes raisons de me suicider tout de suite), nous voilà ici avec pas moins de une recueil de 188 nouvelles s’intéressant à l’espace, à la mort, à la condition humaine, à l’amour, à la société moderne, à Dieu, aux extraterrestres, voire même les chats et la navigation … Bref, à tout ce qui peut être prétexte à la réflexion et à l’humour. Ce dernier y est d’ailleurs ou très noir, avec une ironie parfois glaçante et un sarcasme comme j’en ai rarement vu ; ou très absurde, et partir dans des sphères de loufoquerie sans commune mesure.
A travers les voyages dans le temps, l’exploration spatiale, des anticipations saugrenues, des situations bizarres, le jeu entre réalité et fiction, Jacques Sternberg nous parl
e finalement de nous, de notre quotidien et dévoile à travers ses mots ses convictions : pessimiste (certaines pages sont écrites avec du vitriol pur), écologiste, athée, antimilitariste, … 

  1. L’île mystérieuse, Jules Verne 

Vous me direz « Jules Verne est loin d’être un inconnu », ce que je conçois, mais la totalité de ses 62 romans est constamment éclipsé par le trio « Voyage au centre de la terre / Vingt mille lieues sous la mer / Le tour du monde en 80 jours » alors que L’île mystérieuse mériterait d’être classé en tête de ses meilleurs livres. Après avoir fui la Guerre de Sécession en ballon, cinq naufragés américains doivent apprendre à survivre sur une île déserte, loin de tout, mais où une mystérieuse présence invisible semble les surveiller et les aider.
Les meilleurs ingrédients du roman d’aventures sont là : une nature sauvage mais prodigue, des animaux dangereux, des pirates, des révélations surprenantes et un final grandiose, le tout avec le style si particulier de Jules Verne et ses longues digressions scientifiques. De quoi s’évader très loin en cette période de sédentarité forcée.

  1. Canti, Giacomo Leopardi 

C’est parmi les nombreuses références littéraires qui parcourent le livre « Call me by your name » que j’ai trouvé le nom de Giacomo Leopardi. Attisé par la curiosité, je me suis penché sur cet auteur et suis tombé dans une oeuvre grandiose. Qui est donc cet auteur italien du début du 19ème siècle dont la renommée semble s’être injustement arrêtée en Italie ?
Bossu, chétif, petit, pâle,
solitaire peu gâté par la Nature, né dans une famille rigide, celui que Schopenhauer décrivait comme son « frère spirituel italien » est un être à part. Dans ses Canti, il chante la Nature, la beauté, les femmes, la jeunesse, et décrit à travers elles toute la souffrance du monde : la nostalgie, les souvenirs, les malheurs humains, le temps qui passe, … C’est un contemplatif qui regarde les autres vivre, c’est un mélancolique qui se noie dans le grand, c’est un désespéré qui se réfugie dans le sublime, l’Art. Je vous conseille en particulier « Le passereau solitaire, « Le genêt », « Les souvenirs », ou encore « Chant nocturne d’un berger errant d’Asie ». 

  1. L’art de l’oisiveté, Hermann Hesse 

Mélange d’articles, de lettres, de confessions, de petites histoires, et de tout ce que l’on peut imaginer écrire, ce livre multiforme est une lecture apaisante, rassurante et profonde : parfaite pour une période compliquée à vivre. Hermann Hesse s’y fait le défenseur de la culture, de la Beauté, de la poésie, de la contemplation, un certain art de vivre fait d’exigence, de nonchalance et de création. Il nous emmène en voyage à travers des descriptions splendides, il nous raconte le beau à travers des fictions mettant en scène des artistes, il se dévoile et touche notamment dans ses récits d’insomnie. L’écriture est sophistiquée mais pas guindée, on a cette impression constante de fluidité, de quelque chose de très aérien, de recherché mais sans aucune lourdeur : l’auteur sait faire preuve de délicatesse et d’érudition en même temps. Une préférence pour certains passages en particulier :  » L’art de l’oisiveté » dont est tiré le titre du recueil, « Nuits d’insomnie » et « Pensées moroses » sont deux textes particulièrement touchants, et l’étonnant mais intéressant « Tentatives modernes pour redonner sens à l’existence ». 

  1. Super-héros de troisième division, Charles Yu 

Scénariste américain et d’origine chinoise, Charles Yu est un nom à surveiller car il est incontestablement un auteur talentueux et à qui je prédis de nombreux autres succès. Dans ce recuel de nouvelles, on trouve un super-héros raté en proie à une crise existentielle, un homme qui a l’angoisse de découvrir qu’il devient lui-même, une histoire d’amour racontée sous la forme d’un problème mathématique, le récit d’un couple enfermé dans un monde factice et stéréotypé, un acteur qui perd son propre rôle dans la série (littéralement) qu’est sa vie, la vie quotidienne d’une humanité répartie chacun sur sa propre planète, et d’autres histoires toutes plus étranges les unes que les autres. 
Derrière ces cadres farfelus, entre science-fiction, méta-fiction et métaphysique, Charles Yu nous raconte la difficulté de trouver sa place, de savoir qui l’on est, de savoir jouer avec nos rôles. Il y parle beaucoup de l’amour et de la famille, de nos parents, de nos enfants. Il discute notre monde, déshumanisant, vide, faux. C’est plein d’intelligence et de tendresse, c’est souvent drôle et toujours insolite. Bref, c’est à lire ! 

  1. Faites vous-même votre malheur, Paul Watzlawick 

Terminons cette liste par un livre surprenant. Psychologue et sociologue, américain d’origine autrichienne, figure importante de la communication et de la psychothérapie, il nous offre dans ici un antimanuel du bonheur, le parfait kit pour devenir malheureux, dépressif et toxique. Parodiant les livres de développement personnel qui vous énumère à la pelle conseils et autres règles sur le bonheur, il nous livre théories, trucs et astuces pour être totalement névrosé. En plus d’être très drôle et assez caustique sur nos petits défauts, je trouve son approche très intelligente et pertinente : de voir ainsi exposés nos habitudes et comportements malsains, de se les voir conseillés et décortiqués, on se rend compte avec gêne et un petit sourire que l’on est ridicule.
Convoquant Shakespeare, Sartre, Dostoïevski, l’humour juif, ou encore les blagues absurdes, c’est un petit traité intelligent et amusant qui vous fait réfléchir et passe à la moulinette nos fâcheuses habitudes : glorifier le passé pour éviter le présent, répéter les mêmes comportements et s’agacer d’obtenir les mêmes résultats, inventer des intentions aux gens et savoir mieux qu’eux leurs propres sentiments
, se lancer des buts et objectifs tellement grands et idéaux qu’on n’est sûr de ne jamais les atteindre, les prophéties auto-réalisatrices,… Tout y passe et si l’on sait voir à travers toutes ces pages pleines d’ironie, on reconnaîtra tous au moins un de nos travers et l’on rira de se voir si bêtement désarmé. 

Julien Chevreau